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On
ne guérit d’une souffrance qu’à condition de l’éprouver
pleinement. (AD)
Et
ainsi mon amour pour Albertine … et mon regret d’Albertine
et la persistance de ma jalousie,…. n’auraient sans
doute jamais changé beaucoup si leur existence, isolée du
reste de ma vie, avait seulement été soumise au jeu de mes
souvenirs, aux actions et réactions d’une psychologie
applicable à des états immobiles, et n’avait pas été
entraînée vers un système plus vaste où les âmes se
meuvent dans le temps comme les corps dans l’espace. Comme
il y a une géométrie dans l’espace, il y a une
psychologie dans le temps, où les calculs d’une
psychologie plane ne seraient plus exacts parce qu’on
n’y tiendrait pas compte du temps et d’une des formes
qu’il revêt, l’oubli … qui est un si puissant
instrument d’adaptation à la réalité parce qu’il détruit
peu à peu en nous le passé survivant qui est en constante
contradiction avec elle. Et j’aurais vraiment bien pu
deviner plus tôt qu’un jour je n’aimerais plus
Albertine. (AD)
(…) C’est le malheur des êtres de n’être pour nous
que des planches de collections fort usables dans notre pensée.
Justement à cause de cela on fonde sur eux des projets qui
ont l’ardeur de la pensée; mais la pensée se fatigue, le
souvenir se détruit … Et en effet je sentais bien
maintenant qu’avant de l’oublier tout à fait … il me
faudrait, avant d’atteindre à l’indifférence initiale,
traverser en sens inverse tous les sentiments par lesquels
j’avais passé avant d’arriver à mon grand amour (AD)
Gilberte
appartenait, ou du moins appartint pendant ces années-là,
à la variété la plus répandue des autruches humaines,
celles qui cachent leur tête dans l’espoir, non pas de ne
pas être vues, ce qu’elle croient peu vraisemblable, mais
de ne pas voir qu’on les voit, ce qui leur parait déjà
beaucoup et leur permet de s’en remettre à la chance pour
le reste (AD)
Je
n’aimais plus Albertine. Tout au plus certains jours,
quand il faisait un de ces temps qui en modifiant, en réveillant
notre sensibilité, nous remettent en rapport avec le réel,
je me sentais cruellement triste en pensant à elle. Je
souffrais d’un amour qui n’existait plus. Ainsi les
amputés, par certains changements de temps ont mal dans la
jambe qu’ils ont perdue. La disparition de ma souffrance,
et de tout ce qu’elle emmenait avec elle, me laissait
diminué comme souvent la guérison d’une maladie qui
tenait dans notre vie une grande place (AD)
(…) Et puisqu’il en est du chagrin comme du désir des
femmes, qu’on grandit en y pensant, avoir beaucoup à
faire rendrait plus facile, aussi bien que la chasteté,
l’oubli …. La persistance en moi d’une velléité
ancienne de travailler, de réparer le temps perdu, de
changer de vie, ou plutôt de commerce à vivre, me donnait
l’illusion que j’étais toujours aussi jeune (AD)
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