|
De
même que dans tout le cours de notre vie notre égoïsme
voit tout le temps devant lui les buts précieux pour notre
moi, mais ne regarde jamais ce Je lui-même qui ne cesse de
les considérer, de même le désir qui dirige nos actes
descend vers eux, mais ne remonte pas à soi, soit que, trop
utilitaire, il se précipite dans l’action et dédaigne la
connaissance, soit recherche de l’avenir pour corriger les
déceptions du présent, soit que la paresse de l’esprit
le pousse à glisser sur la pente aisée de l’imagination
plutôt qu’à remonter la pente abrupte de l’introspection.
En réalité, dans ces heures de crise où nous jouerions
toute notre vie, au fur et à mesure que l’être dont elle
dépend révèle mieux l’immensité de la place qu’il
occupe pour nous, en ne laissant rien dans le monde qui ne
soit bouleversé par lui, proportionnellement l’image de
cet être décroît jusqu’à ne plus être perceptible. En
toutes choses nous trouvons l’effet de sa présence par
l’émotion que nous ressentons; lui-même, la cause, nous
ne le trouvons nulle part (AD)
Et
c’est notre plus juste et plus cruel châtiment de l’oubli
si total, paisible comme ceux des cimetières, par quoi nous
nous sommes détachés de ceux que nous n’aimons plus, que
nous entrevoyions ce même oubli comme inévitable à l’égard
de ceux que nous aimons encore. A vrai dire nous savons
qu’il est un état non douloureux, un état d’indifférence.
Mais ne pouvant penser à la fois à ce que j’étais et à
ce que je serais, je pensais avec désespoir à tout ce
tégument de caresses, de baisers, de sommeils amis, dont il
faudrait bientôt me laisser dépouiller pour jamais (AD)
|